La confession est lancée, l’air de rien, dans un taxi niçois en direction du Festival CinéRoman : «Avec le temps, je suis devenu fleur bleue.» À 54 ans, Pascal Elbé, charmeur invétéré au sommet de son élégance, n’en revient pas lui-même d’avoir écrit une comédie romantique.

On est fait pour s’entendre, son troisième film, raconte son histoire, celle d’un homme se découvrant à 40 ans une surdité précoce et qui n’a d’autre choix que de se faire appareiller pour vivre normalement. Un handicap que l’acteur-réalisateur a dû accepter, comme le héros de son film qu’il incarne, pour ne pas se couper du monde et surtout des autres.

 

 

 
 

Fidèle à ses racines méditerranéennes, Pascal Elbé est un homme et un père attentionné, chaleureux, très entouré, aimant la compagnie des femmes. Pour cette comédie, il a d’ailleurs choisi comme partenaires trois grandes actrices : Sandrine Kiberlain, Emmanuelle Devos et Valérie Donzelli. «J’aime les femmes, je les ai toujours aimées. Il y a quelque chose qui me bouleverse chez elles», confie-t-il, comme un prêche, à une période où il regrette l’opposition fréquente des sexes. C’est encore son amour des femmes qui lui a fait accepter son rôle de garçon de café séducteur dans Rose, le premier film d’’Aurélie Saada qui sortira en décembre, portant sur la seconde vie d’une femme de 78 ans. Et c’est aussi ce qui l’a encouragé à tourner sous la direction d’une dizaine de réalisatrices depuis ses débuts, en 1996. Rencontre avec un homme sensible.

Madame Figaro. - En quoi Antoine, le héros de votre film, vous ressemble-t-il ?
Pascal Elbé.
 -J’ai mis beaucoup de moi dans ce personnage, mais contrairement à lui, je n’ai pas commencé à écouter les autres le jour où je suis devenu sourd. En revanche, c’est vrai qu’on écoute plus quand on entend moins… C’est le paradoxe de ce handicap. Et j’espère aussi partager avec lui une forme de simplicité. Cela signifie qu’on a déjà fait un travail sur soi et réglé quelques chapitres.

Quand avez-vous découvert cette surdité ?
J’ai été détecté très tard, à 42 ans, parce que j’ai longtemps compensé ma mauvaise audition. J’étais dans le déni, j’avais l’impression que les autres articulaient mal ou ne parlaient pas assez fort, je lisais sur les lèvres, jusqu’au jour où ma surdité m’est apparue comme une vérité. À ce moment-là, deux options se sont présentées à moi : abdiquer et me replier sur moi-même, ou m’accrocher en me faisant appareiller. Une fois cette deuxième décision prise, j’ai pu renouer le contact avec les autres, et cela m’a récompensé. À travers cette épreuve, j’ai réalisé que j’étais plus combatif que je ne le pensais.

La perte d’audition altère-t-elle la virilité d’un homme ?
Je ne crois pas qu’elle touche à la virilité, mais plutôt à l’orgueil et à la dignité. Je ne souffre pas d’un lourd handicap, mais être diminué reste assez ingrat et exige de s’armer de patience et d’humilité. Il faut oser dire si l’on n’entend pas, et c’est parfois un peu gênant. Avec On est fait pour s’entendre, je réalise justement un film pour me débarrasser de toute cette gêne et passer à autre chose.

L’autodérision est-elle, comme pour Antoine, votre personnage, votre arme pour mieux vivre avec ce handicap ?
Oui, et cela aide pour tout. Avoir un peu de recul sur les choses, dans la vie, est la seule échappatoire possible, selon moi.

 

Quelles voix vous font vibrer ?
Celles de Fanny Ardant et de Charles Denner. Mais la voix de Philippe Noiret est incontestablement celle qui me manque le plus.

Quand avez-vous besoin de tout débrancher ?
Seulement lorsqu’il y a une grosse pollution sonore dans la rue, comme à Paris. Mais sinon, comme dirait l’écrivain David Lodge, la vie en sourdine est un peu le long silence qui nous attend pour la suite… On n’en a donc pas très envie. Le bruit, c’est la vie, et même si c’est parfois assourdissant et parasitant, c’est ce qui nous ramène à l’autre.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de jouer dans Rose, d’Aurélie Saada ?
La première raison est que ma mère m’a dit que c’était important de le faire. (Rires.) Et fondamentalement, j’ai accepté parce que j’aime les femmes et que ce film est profondément féministe, dans le bon sens du terme. C’est-à-dire le féminisme que j’aime, celui de Gisèle Halimi. Comme elle, Aurélie Saada est tunisienne, et ces femmes ont dû se battre pour exister tout en restant ouvertes et non clivantes. En racontant la pulsion de vie que ressent une héroïne de 78 ans, incarnée par Françoise Fabian, à la mort de son mari, Rose est un hymne à la vie. Il donne de l’espoir, et je suis heureux d’y avoir contribué. Sans compter que j’aurai maintenant la cote dans les Ehpad !

Que vous évoque le mouvement #MeeToo ?
J’ai du mal avec le féminisme indigiéniste ambiant, et les discours politisés me fatiguent. Les gens de ma génération ne veulent pas entendre parler de woke et de cancel culture. Quand j’échange avec des femmes de tous âges, et surtout mes aînées comme Nicole Garcia, Catherine Deneuve ou Yasmina Reza, nous partageons le même avis. Je trouverais insupportable que la société se pasteurise comme aux États-Unis. Cette société asexuée et clivée me terrorise. Mais pour tempérer mes propos, je sais aussi qu’il faut être un peu extrême dans son combat pour se faire entendre. Et en ce qui me concerne, je préfère user de la parité dans mes films plutôt que dans des discours

 

Votre mère, que vous avez citée précédemment, joue-t-elle souvent les agents artistiques ?
Oui, je lui fais lire mes scénarios, et elle m’accompagne dans la réflexion. C’est d’ailleurs elle qui a eu la bonne idée de choisir la jeune comédienne de mon film, Manon Lemoine. Je suis attentif à son avis parce qu’elle sait me dire quand ce n’est pas bien ou quand elle n’aime pas mon travail. Elle n’est pas dans l’admiration totale et sait me ramener à la réalité. Dans la vie, elle a toujours été autonome, n’a jamais été un poids et ne s’est jamais immiscée dans mes histoires d’amour. Au risque de passer pour un homme collé aux basques de sa mère, je peux affirmer que c’est quelqu’un qui me fait rire et qui pourrait vraiment être une amie. Les liens familiaux me tiennent à cœur, et je voulais qu’On est fait pour s’entendre raconte aussi l’histoire d’un homme qui essaie de s’accepter lui-même pour aller vers l’autre et s’occuper de ses aînés. Comme avec Père et Fils, sorti en 2003, que j’ai coécrit avec Michel Boujenah, je reviens à la transmission.

Quel père êtes-vous ?
J’ai trois garçons : un à moi et deux que j’ai élevés. Je ne sais pas si j’ai été un bon père, mais j’ai fait ce que j’ai pu. J’aime mes fils, j’ai l’impression d’avoir été présent, sans être envahissant. Ils ont aujourd’hui entre 20 et 35 ans, l’un d’eux est coproducteur de mon film, et nous avons appelé notre société de production Père & Films

"Par essence, la passion est destructrice"

Aimez-vous vieillir ?
Honnêtement non, parce que cela signifie que nos aînés commencent à partir, mais je n’ai aucun problème avec mon âge. En revanche, j’aime plutôt bien la légitimité que j’occupe en tant qu’homme. Cela me surprend parfois moi-même de réaliser que ma parole a plus de poids et qu’on écoute d’avantage ce que j’ai à dire aujourd’hui. Mais malgré cela, j’espère rester un enfant dans ma tête toute ma vie. Et les années apprennent aussi à dire «non», ce qui reste peut-être la meilleure nouvelle dans le fait de prendre de l’âge.

Quelles sont vos envies pour la suite ?
J’aimerais trouver un endroit près de la mer où m’installer six mois dans l’année. Et imaginer rapidement une nouvelle histoire à raconter. Et pourquoi pas partager ce bonheur avec quelqu’un…

Quel amoureux êtes-vous ?
Je pense être attentif mais pas passionné. Par essence même, la passion est destructrice, non ? Pour éviter ça, je préfère une relation basée sur l’équilibre, le partage, le dialogue, avec tout de même une forme d’intensité. Je demande à l’autre de pouvoir avoir 15 ans dans sa tête, comme moi, et ce n’est pas facile à trouver… Mais j’aime penser que mes plus belles histoires d’amour sont celles qui vont arriver.

On est fait pour s’entendre, de et avec Pascal Elbé, Sandrine Kiberlain, Emmanuelle Devos, Valérie Donzelli… Sortie le 17 novembre.

Pascal Elbé sera également à l’affiche de Rose, d’Aurélie Saada. Sortie le 8 décembre.